Recrutement de chanteurs et danseurs tahitiens pour une tournée aux États-Unis d’Amérique 1906

Ce dossier est composé d’une dizaine de documents manuscrits, datés du 17 juillet au 16 août 1906, sauf un sans date mais correspondant au début de cette période. Quelques-unes des feuilles présentent des trous causés par la vermine, ce qui rend la compréhension des textes difficile.

Les auteurs de ces écrits sont : – le Président du Conseil de District de Vairao Tetuaiterai – le Chef de cabinet du Gouverneur – le Lieutenant Commandant de la gendarmerie de Tahiti Bonnemaison – le Gendarme Jean Mamy, de la brigade de Taravao – le Commissaire de police de Papeete Quesnot – le Commandant de la brigade de Taravao, le Maréchal des logis Guillot

L’affaire commence par une note manuscrite en tahitien du Président du Conseil de district de Vairao, traduite pour le Gouverneur par l’interprète Cadousteau : « Salut ! Des richards ont invité tout récemment des Tahitiens à aller en Amérique pour y exécuter des danses et des chants d’himene. J’ai appris que, dans mon district, il y en a quelques-uns qui doivent y aller. Voyez, je vous prie, s’il n’y a aucun inconvénient à cela ».

Le texte en tahitien est recouvert de quelques lignes en diagonale, de la main du Chef de cabinet du Gouverneur : « Confidentiel – Communiqué pour enquête d’urgence à Monsieur l’Agent spécial de Taravao – Suivant les renseignements verbaux fournis hier par le Chef, une quinzaine d’indigènes seraient sur le point de partir, recrutés vraisemblablement par la famille Salmon – V. notamment s’il y a des mineurs ».

Le Commandant de la Gendarmerie à Tahiti va alors mener l’enquête.

D’abord, il reçoit un rapport du gendarme à pied Jean Mamy, « revêtu de notre uniforme, et conformément aux ordres de nos chefs, chargé de prendre des renseignements au sujet d’un engagement qu’aurait contracté certains indigènes du district de Vairao avec l’un des fils Tati Salmon de Papara, qui, à la suite de cet engagement, les conduirait à San Francisco où il leur ferait exécuter des danses tahitiennes où autres excentricités moyennant rétribution […]». Les renseignements qu’il obtient auprès de deux habitants du district sont qu’effectivement, le fils Tati Salmon « le manchot» a embauché douze ou quinze jeunes pour présenter à San Francisco « des danses indigènes, des tours de force et excentricités». Les deux témoins ignorent les conditions de l’engagement.

Le Commissaire de police Quesnot apporte le 17 juillet un supplément d’informations : il y aurait « huit hommes et sept femmes engagés par Tauraa Salmon pour faire une tournée de danse et d’otea par toute l’Amérique, notamment à San Francisco, à New-York, à Chicago et peut-être même en Europe. Des engagements auraient déjà été contractés dans différentes villes d’Amérique par l’entrepreneur de ce genre de spectacle. Les indigènes emporteraient avec eux deux ou trois cases indigènes démontables et feraient une campagne d’au moins un an» .

Le 19 juillet, le Maréchal des logis Guillot, commandant la brigade de Taravao, se rend à Vairao. Là, apprenant que « le départ de ces indigènes ne devait avoir lieu que par le courrier Mariposa d’août », il demande au Chef de lui envoyer ces personnes au fort de Taravao. Ces « braves gens » viennent « en deux groupes, les 20 et 21 courant », au total « quarante et un parmi lesquels il y a des femmes et des mineurs ». Guillot les sermonne, les engageant à bien réfléchir et « leur a fait entrevoir qu’ils avaient de belles terres à mettre en valeur et qu’ils trouveraient moins d’aléas à cultiver leurs terres qu’en allant dans l’inconnu». Il leur précise qu’en cas de départ, ils doivent s’assurer que leur passage de retour sera bien financé par un dépôt d’argent auprès de la compagnie de navigation.

Il ajoute que c’est l’ancien Chef de Vairao, « le Sieur Uira, qui travaille pour le compte de Monsieur Tati Salmon », qui les a recrutés. Un état nominatif accompagne ce rapport.

Le 26 juillet, le Président du Conseil de district de Vairao, apparemment très mécontent de cette affaire, écrit à nouveau au Gouverneur (lettre en tahitien, traduite). D’abord il le remercie d’une lettre « dont je suis particulièrement satisfait». Puis il lui rapporte les propos entendus la veille de la bouche de celui qui a recruté ses administrés. Il « leur a exprimé toute sa satisfaction pour avoir bien suivi ses instructions. Il leur a ajouté ceci : Tout ce qu’on vous a dit pour vous effrayer n’est que mensonge. […] N’ayez aucune crainte, il ne vous arrivera rien […]».

Le Peretiteni no te apooraa mataeinaa no Vairao est indigné : « Dites-moi, je vous prie, si des étrangers peuvent organiser impunément des réunions d’himene ou de danse qui sont préjudiciables aux intérêts des gens puisqu’elles entraînent ces derniers à abandonner leurs plantations ». Il termine sa lettre par des propos où se mêlent puritanisme et patriotisme : « Ce qui est pire encore c’est de voir les enfants apprendre toutes les danses obscènes de leurs parents. Il est regrettable que, pour la Fête nationale, ils trouvent moyen de s’excuser, et qu’ils soient au contraire pleins d’entrain pour donner des fêtes à des étrangers» .

Le 1er août, le Maréchal des logis Guillot envoie un nouveau rapport dans lequel il fait état d’une réunion tenue à la chefferie, rassemblant « les indigènes de Vairao qui doivent se rendre aux États-Unis embauchés par Monsieur Tauraa Salmon». Dix-huit se sont présentés. Ils n’ont pas encore signé de contrat. Guillot « a fait remarquer à ces naïfs que M. le Gouverneur, ne connaissant les termes de leur contrat, s’opposerait de tout son pouvoir à leur départ. Il les a engagés ensuite à ne pas aller dans l’inconnu, et leur a fait entrevoir toutes les misères qu’ils pourraient endurer dans un pays froid si celui qui les engage n’est pas tenu de les vêtir chaudement, leurs propres moyens étant insuffisants. Il s’est efforcé enfin de leur démontrer tous les aléas qui peuvent surgir dès leur embarquement. Plusieurs paraissent hésitants, d’autres paraissent décidés à partir» .

Le 16 août, le Commissaire de police écrit au Gouverneur que dix-huit habitants de Vairao (douze hommes et six femmes) sont arrivés à Papeete par la Tahiti. « Ils doivent partir par le prochain Mariposa. »

Le dossier s’arrête à cette date, ce qui est frustrant.

Dans le JO des ÉFO des 16-17 août 1906, on apprend qu’un départ de passagers à Papeete est prévu le 22 août, avec arrivée à San Francisco le 3 septembre.

C’est en cherchant dans les journaux de San Francisco qu’on apprend la suite.

Dans son édition du 4 septembre 1906, page 16, le San Francisco Call titre :

TWENTY PRETTY DANCING MAIDS ARRIVE FROM TAHITI ON TOUR OF PICTURESQUE ENTERTAINMENT

L’article est accompagné d’une photo à propos de laquelle il est précisé : « La photographie de la troupe a été prise à Papeete par L. Gausliner» (en l’occurrence Lucien Gauthier) dans les jardins du Prince Hinoi. La troupe est dirigée par Sauraatua Salmon (Taarua, mentionné plus haut). »

Il est curieux de voir que sur cette photo, les hommes sont nombreux, alors que les commentaires du journal ne s’intéressent qu’aux femmes, allant jusqu’à écrire que le groupe est composé de « vingt demoiselles venant de Tahiti» . Elles ont été choisies pour leur élégance et leur beauté, et elles chantent aussi bien qu’elles dansent. On apprend que la troupe s’est produite tous les soirs à bord du Mariposa, pour la plus grande joie des voyageurs, et que plusieurs professeurs d’anthropologie ont manifesté leur intention d’assister au spectacle « d’un point de vue purement scientifique» .

Après San Francisco, leur première étape sera Los Angeles…

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