AFFAIRE MARMOUYET / TAMATOA 1875

Dans la bibliothèque des archives de la Polynésie se trouvent quelques dossiers constitués par Bengt Danielsson, comportant des photocopies de documents conservés autrefois aux archives d’outre-mer rue Oudinot à Paris. Les documents présentés ici sont cotés Océanie A106 C20.

Il s’agit de deux copies conformes de deux lettres manuscrites. La première, datée du 15 novembre 1875, est écrite par le Chef inspecteur de police A. Villard, et s’adresse au Commandant Commissaire de la République[1]. Il lui annonce que le Sieur Marmouyet lui a déclaré qu’il allait porter plainte auprès du Procureur de la République contre le prince Tamatoa.

La seconde, datée du lendemain, le 16 novembre 1875, est écrite par Jean Marmouyet et s’adresse au « Procureur de la République près les Tribunaux du Protectorat de Papeete« , auprès duquel il dépose une plainte contre le prince.

Le prince Tamatoa est le quatrième fils de la reine Pomare. Il est né en septembre 1842 à Moorea. Il a été adopté par le roi de Raiatea, son grand-oncle Tamatoa IV[2]. À la mort de ce dernier, en 1857, Tamatoa lui a succédé et a été couronné roi de Raiatea-Tahaa sous le nom de Tamatoa V. Il a alors quinze ans. L’année suivante, il est déchu de son titre et quitte Raiatea pour Tahiti. Il reprend sa place en 1860. Il se marie en 1863 avec Moe Maheanuu a Mai. Mais son inconduite entraîne en 1865 la révolte des habitants (Il a dû prendre la fuite et se réfugier à bord d’une goélette appartenant au Consul des États-Unis[3]). Cette année-là, le commissaire impérial La Roncière écrit de lui : « Véritable sacripant doué de tous les vices qui mènent au bagne« [4]. Nouveau conflit contre lui en 1867. En 1868, il mène une vie déréglée à Tahiti. Banni de cette île en 1870, il revient à Raiatea. En 1871, il commet un meurtre ; il est alors déchu définitivement par ses sujets, et on le retrouve à Tahiti.

Le contentieux avec Marmouyet commence en 1873. Jean Marmouyet (1833-1906) était arrivé à Tahiti en 1866. Mécanicien dans l’artillerie de marine, il s’est fixé à Papeete où il exploite un atelier de mécanique et une forge[5]. En cette année, le prince a mis le feu chez S. M. la Reine. Marmouyet, « en [sa] qualité de serrurier« , a dû « procéder à des ouvertures chez lui, se tenant sous le coup de la loi comme incendiaire et s’étant évadé de prison« . « Depuis cette époque, il ne se passe pas de jour où des menaces de tous genres sont faites contre nous (ceux qui ont été témoins de la scène) et principalement contre moi. » Le 7 septembre 1873, il avait porté plainte « au sujet d’injures, menaces et même voies de fait par lui contre moi ». Mais il rappelle que cette plainte n’avait pas été suivie d’effet « voulant me conformer aux sages conseils que vous m’avez donnés avec l’assurance que semblable fait ne se renouvellerait plus« .

Le Procureur avait donc voulu étouffer l’affaire.

Mais Tamatoa est un personnage impossible à calmer. C’est un malade comptant sur son ascendance royale pour laisser libre cours à ses instincts. À la fin de l’année 1875, dans une note sur « la santé des princes, fils de S. M. la reine Pomare« , le chef du service de santé écrit : « Tamatoa est atteint de diathèse strumeuse ; il a les membres inférieurs couverts le plus habituellement d’ulcères sordides ; je l’ai traité longtemps pour une carie des os du pied. Il est en proie à une syphilis constitutionnelle ; ses excès habituels, son ivrognerie, contrebalancent les effets des médications qu’il n’accepte que temporairement d’ailleurs, au moment des recrudescences de la maladie« . Il ajoute que, selon lui, les enfants de la reine sont atteints d’une tuberculose pulmonaire (cachexie) héréditaire.

Marmouyet expose ce qui va motiver sa plainte : «  Il m’est impossible, Monsieur le Procureur, de ne pas vous exposer de nouveaux faits à mon égard, lesquels se sont passés de la part de Tamatoa dans la matinée du dimanche 14 novembre ; ce jour vers les 5 heures du matin, je me suis trouvé au marché, le sieur Tamatoa y était également, et comme d’ordinaire en état d’ivresse, son paletot était à terre, me voyant et s’adressant à moi d’une manière arrogante, il me dit de le lui ramasser, sur mon refus bien naturel, il se répandit en injures contre moi, employant dans les langues Tahitien, Français et Anglais les termes grossiers de « canaille, cochon, Poua Farani et autres, que la décence ne permet pas de reproduire, puis me montrant plusieurs bijoux et entr’autres une grosse bague « Tu vois me dit-il, c’est l’Angleterre qui me l’a envoyée, je suis Roi avant tout, vous êtes tous mes sujets, et vous devez m’obéir ; haussant mes épaules à des propos semblables et m’ayant suivi par derrière, il me donna une poussée avec le poing fermé« .

Le chef inspecteur de police rapporte d’autres méfaits du prince : il vole un paquet de poissons et le revend pour aller boire ; il boit un café chez un Chinois et casse la tasse pour tout paiement ; il force un Chinois à ouvrir la bouche et crache dedans ; il insulte en canaque le commissaire de police, lequel ne comprend pas les phrases prononcées, mais que l’inspecteur traduit : « je me fo… de la police, ce n’est pas toi qui me feras peur, je t’emm…« . Et ce fonctionnaire ajoute : « J’ai l’honneur de vous prier, Commandant, de vouloir bien ordonner dès à présent que Tamatoa ne puisse plus mettre les pieds au marché, lieu ordinaire de ses exploits ».

Les autorités sont très embarrassées par ce personnage que sa mère, la Reine, protège – bon gré mal gré. À la fin des années 70, et jusqu’à son décès, il est domicilié à Papeete, quai de l’Uranie.

Dans le supplément au n° 40 du Messager de Tahiti, du 6 octobre 1881, un éloge funèbre lui est rendu, monument d’hypocrisie diplomatique : « La Famille royale vient encore d’être éprouvée par une perte douloureuse. Le prince Tamatoa V est mort le vendredi 30 septembre, à 8h1/2 du matin, après une courte et douloureuse maladie. Ancien roi de l’île de Raiatea, il était né à Moorea le 23 septembre 1842 et s’était marié le 12 juillet 1863 à Moe, fille de Maheanuu. Il laisse quatre enfants, quatre jeunes filles, dont l’aînée est à peine âgée de 12 ans. L’une d’elles est reine de Borabora. Tamatoa V a fait sous les ordres de l’amiral Du Petit-Thouars, et comme commandant des volontaires tahitiens, l’expédition des Marquises[6] : il y a fait preuve de qualités sérieuses. Très-aimé de tous, il laisse partout de nombreux regrets« .

[1]             Il s’agit alors d’Octave Gilbert-Pierre.

[2]             Tamatoa IV est le frère de Teremoemoe, épouse de Pomare II et mère de Pomare IV.

[3]             Lettre du Ministre au Commandant des É.F.O. du 9 avril 1866.

[4]             Cité par Anne-Lise Pasturel dans Raiatea, 1818-1945, thèse de doctorat, 2000.

[5]             D’après O’Reilly, Tahitiens, 1975.

[6]             Il s’agit de l’opération de pacification des Îles Marquises, en 1880, commandée par l’amiral Bergasse du Petit-Thouars.

Affaire Marmouyet Tamatoa 1
Affaire Marmouyet Tamatoa 2
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